Une thérapie génique pour vaincre le SIDA ?

Au début des années 80, une personne porteuse du VIH ne pouvait pas espérer vivre plus de quelques années… Les médicaments et thérapies développées aujourd'hui permettent – aux personnes qui peuvent en bénéficier – de vivre plus longtemps en souffrant moins des symptômes. Pour autant, les traitements actuels ne permettent aucune guérison ni  prévention ; ils ralentissent la multiplication des virus du VIH et l'entrée en stade terminal, le SIDA. Depuis des années, les recherches se multiplient pour trouver de nouvelles méthodes de soins, moins lourdes, moins coûteuses et plus efficaces. Une étude, publiée dans la revue Nature ce 1er décembre 2011, apporte de nouveaux espoirs : une thérapie génique a permis de protéger entièrement des souris auxquelles le VIH a été injecté… à des doses 100 fois supérieures à celles normalement nécessaires à provoquer l'infection.
 
33 millions de personnes touchées, 3 millions de personnes de plus chaque année, 2 millions de morts par an… Ce petit virus cause décidemment beaucoup trop de dégâts. Voilà 40 ans qu'il résiste aux chercheurs,  qui tentent pourtant avec acharnement de trouver la faille qui permettrait de nous en débarrasser ! Si vous avez besoin de plus de détails pour tout comprendre de cet ennemi public, rendez-vous sur notre article : Pourquoi le SIDA pose-t-il tant de problèmes ?

Pourquoi est-il si difficile de faire un vaccin contre le SIDA ?

Le vaccin est un moyen utilisé pour se protéger de nombreuses maladies. Le principe est tout simple : comme nous nous entrainons à faire des évacuations incendie pour être efficace le jour où cela arrive vraiment, un vaccin est un exercice d'entrainement pour notre corps. On injecte tout ou une partie du virus que l'on aura inactivé : même s'il est inoffensif,  il est reconnu par le système de surveillance : le Système Immunitaire. C'est le branle bas de combat : des anticorps spécifiques sont fabriqués pour se débarrasser du virus. Une fois l'alerte passée, notre système immunitaire va garder des exemplaires de ces anticorps, en mémoire, "au cas-où". Et si un jour, le vrai virus a le malheur de pointer son nez, c'est une armée prête à réagir qui va se jeter sur lui et l'anéantir rapidement.
Réaction du système immunitaire lors de la première rencontre avec le pathogène - comme lors d'un vaccin par exemple : celui-ci n'est pas connu et la formation d'anticorps spécifiques prend un peu de temps.
Réaction de notre système immunitaire  lors d'une autre rencontre : sa capacité de mémoire le rend très réactif !
 
Cela fonctionne très bien pour de nombreux virus, mais le VIH a trouvé la faille dans notre système de défense : lui, il se cache dans nos cellules immunitaires, celles là même qui sont censées nous protéger ! Il se multiplie tranquillement à l'intérieur de ces cellules, puis les fait exploser et file se cacher dans de nouvelles. Au fil du temps, le malade infecté n'a presque plus de cellules immunitaires : tous les soldats sont morts, et c'est la porte ouverte pour des maladies opportunes…
Un vaccin traditionnel ne sert donc à rien : même si notre système immunitaire est formé, c'est précisément lui qui est la cible du VIH. De plus, ce voyou se montre très créatif : il change constamment de marqueurs de surface. Or, notre système immunitaire s'entraine d'après ces marqueurs : si, par vaccin, on l'entraine à reconnaitre un marqueur mais que lors d'une vraie infection, c'est un VIH présentant d'autres marqueurs qui se présente, le virus ne sera pas bien reconnu… C'est pour toutes ces raisons qu'il est si difficile de soigner et de protéger les malades. Les chercheurs essayent donc de nouvelles pistes.

Une thérapie génique, c'est quoi ?

Il existe un certain nombre de maladies qui ont une cause génétique : un gène ne fonctionne pas normalement ou est absent. Les thérapies géniques doivent permettre de soigner les patients atteints de ces anomalies génétiques, selon le principe du cheval de Troie : il existe, dans la nature, des virus qui (comme le VIH d'ailleurs) injectent leur matériel génétique dans une de nos cellules. Ce petit matériel génétique est intégré dans le noyau de notre cellule, qui se dérègle alors et se met au service du virus. Celui-ci pirate le système de l'intérieur et se fait fabriquer des clones par la pauvre cellule infectée.
Le virus injecte son matériel génétique dans une cellule de notre corps et la dérègle. Elle produit des clones du virus jusqu'à s'en faire éclater, libérant ainsi les mulitples copies: la maladie se propage.
 
Machiavélique… mais intéressant pour certains chercheurs qui ont domestiqué et manipulé ces petits virus (on les appelle depuis des "vecteurs"). Ils enlèvent ce qui le rend dangereux, et ajoutent des gènes qui nous intéressent, en l'occurrence des gènes qui manquent à nos malades du début. Une fois dans le corps des patients, le virus fait comme d'habitude : il injecte son matériel génétique dans une cellule. Sauf que là, ce sont des gènes réparateurs, "médicaments" qui sont ajoutés dans la cellule !
Pour créer une thérapie génique, il faut un virus capable d'intégrer son matériel génétique dans une cellule. Le généticien lui enlève alors tout ce qui le rend violent pour le remplacer par de nouveaux gènes utiles. Le virus devient alors un agent... soignant !

Quel rapport avec le SIDA ?

Il existe un certain nombre de personnes infectées par le VIH (entre 10 et 25%) qui présentent des anticorps un peu particuliers : des anticorps neutralisants, qui s'attaquent efficacement au VIH ! Ces anticorps miracles ont tout de suite intéressés les chercheurs, qui ont tenté de les isoler pour les étudier. En 2010, une publication dans la revue Science présente deux de ces anticorps, VRCO1 et VRCO2, qui en laboratoire bloquent toutes les variantes du VIH connus. On a alors pensé à perfuser les malades avec ces anticorps, mais ces traitements n'ont pas eu le succès escompté… Est alors venu une autre idée : isoler les lymphocytes B (les cellules qui fabriquent les anticorps) des patients résistants et trouver les gènes responsables de la création des anticorps neutralisants. Puis, insérer ces gènes dans notre virus-vecteur de tout à l'heure et injecter le tout à un malade : celui-ci devrait donc être capable de fabriquer des anticorps neutralisants, qui pourraient s'attaquer au VIH !

Une thérapie validée chez la souris

Les chercheurs ont travaillé sur des souris dites "humanisées", c'est-à-dire génétiquement modifiées pour imiter un système immunitaire humain. Ils leur ont injecté des virus-vecteurs porteurs des gènes des différents anticorps neutralisants connus à l'heure actuelle. Ces virus ont fait leur travail, ils se sont accrochés à des cellules musculaires et y ont déversé leur matériel génétique. Celui-ci s'est inséré dans le noyau des cellules musculaires : elles ont alors commencé à produire des anticorps neutralisants, en grande quantité et pendant longtemps (l'expérience s'est arrêtée au bout de 52 semaines).
 
Puis les chercheurs ont injectés des solutions contenant le VIH aux souris, avec des doses 100x plus élevées que celles nécessaires normalement pour contracter la maladie. Succès total : les souris qui fabriquaient l'anticorps neutralisant appelé b12 ont été totalement protégées et se sont débarrassées du VIH !

Pourquoi les anticorps sont-ils fabriqués par des cellules musculaires ?

C'est vrai que normalement dans notre organisme ce sont des cellules spécifiques, les lymphocytes B, qui sont chargées de fabriquer des anticorps. Mais le tissu musculaire est une cible beaucoup plus facile : il suffit d'une seule injection intramusculaire pour que le traitement fonctionne. Il serait plus laborieux d'isoler des lymphocytes B pour les modifier, d'autant que ceux-ci n'ont pas une longue durée de vie dans l'organisme.
Ce qui est intéressant aussi, c'est que les cellules musculaires ne sont pas la cible du VIH : comme elles ne sont pas attaquées, elles peuvent produire les anticorps en continu ! Pas de répit pour le VIH, qui ne fait pas long feu dans l'organisme…

Ce traitement est-il risqué ?

Evidemment, insérer de nouveaux gènes dans les cellules d'un organisme n'est pas anodin. Le problème est surtout que, une fois intégrés, les gènes ne peuvent plus être retirés. C'est donc très problématique si le patient réagit mal au traitement, par exemple si son organisme développe une réaction contre les nouveaux anticorps. Malheureusement, on ne pourra savoir vraiment les effets secondaires de cette thérapie qu'une fois essayée sur les humains… Des tests complémentaires seront encore réalisés d'ici là, mais il y a des chances que les premiers essais sur êtres humains aient lieu d'ici quelques années, potentiellement déjà avant fin 2012.

C'est donc un traitement miracle ?

Dans le domaine médical, aucun traitement n'est vraiment parfait, d'autant que l'on s'attaque ici à un virus particulièrement vicieux. C'est un traitement lourd, qui va potentiellement générer des effets secondaires, et qui risque d'être couteux donc réservé aux pays les plus développés. Mais a-t-on une autre solution à l'heure actuelle ? Les trithérapies utilisées aujourd'hui sont elles aussi coûteuses et lourdes, et ne permettent pas de guérir les malades. Le développement d'une thérapie génique pourrait être une solution provisoire, dans l'attente d'une autre découverte. La mise en place de cette technique n'empêche bien sûr pas de poursuivre les efforts dans les voies parallèles, comme celles qui cherchent à comprendre les mécanismes de multiplication et de diffusion du VIH et à les enrayer (lire l'article : Quand un jeu en ligne aide la science). Les efforts de communication et de sensibilisation des populations, l'accès à la contraception sont à poursuivre. Les résultats sont d'ailleurs encourageants : depuis 2010, le nombre de nouvelles infections diminue de 15 % et la mortalité de 20 % (rapport publié par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’UNICEF et l’ONUSIDA) ! On peut à présent espérer prendre le dessus sur le VIH… à condition que les efforts dans cette voie soient maintenus.
 
Sources et compléments :
- Balazs, A.B. et al., (2011). Antibody-based protection against HIV infection by vectored immunoprophylaxis. Nature.10660.
- Wu X et al (2010). Rational design of envelope surface identifies broadly neutralizing human monoclonal antibodies to HIV-1. Science. 1187659
- Zhou T et al (2010). Structural basis for broad and potent neutralization of HIV-1 by antibody VRC01. Science. 1192819
 
De nombreuses données sur le site de l'ONUSIDA : http://www.unaids.org/fr/
Plus particulièrement un communiqué de presse sur l'état des lieux en 2011 : http://www.unaids.org/fr/resources/presscentre/pressreleaseandstatementarchive/2011/november/20111130pruareport/
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